TEMPS-MORT


C'est l'histoire d'un détail, un truc microscopique dilué dans l'incommensurable, dans le grand tout, dans le grand train de nos vie frénétique. Un détail, un rien. Arrêt sur image; et c'est comme une petite mort, déjà. 

Insignifiant sous un regard balayeur, pourtant, si nous le voulons bien, ce détail sait nous dérober de l'océan illusoire et fabulateur prisonnier de nos encéphales. Dès lors que nous nous y attardons, ce détail, et c'est d'abord comme une caresse qui s'étend et qui, peu à peu, viens nous enrober à mesure que l'on s'y livre pour finir par nous engloutir. Nous engourdir tout entière. Comme pour nous délivrer d'un état de bassesse. Et nous nous plongeons volontiers, nous nous abandonnons volontiers à cet instant d'allégresse transitoire dans lequel murmure les pulsations rondes et chaudes du noyau de la terre.


C'est l'histoire d'un détail, un rien. Ou presque. 


La goutte de pluie qui vient s'entrechoquer contre la flaque.
L'espace qui se courbe devant la grâce d'une libellule.
Les rayons du soleil et les grains de poussière en suspend, complices.
Un miroir d'eau dans lequel se dresse un paysage informe, une chimère ondulante.
Ou bien le vent qui emporte les frondaisons luxuriantes des arbres dans une valse éternelle.
La nature qui respire: le chuintement végétatif, le pépiement des oiseaux, le vrombissement des insectes, le friselis de la brise entre les feuilles... Les reliures délicates d'une toile d'araignée entre points inanimés subitement devenu intimes.


Et bientôt ce détail soulève vents et marrées et nous arrache de la fabulation; et bientôt nous appartenons à autre chose, bientôt nos fondations se fragilisent, s'écroulent et dévoilent d'autre fondations lesquelles s’écrouleront à leur tour. Bientôt surgissent des contrées inexploré, des horizons vierge, des espaces ductiles, des infinités insaisissables.


Ce tout petit détail et plus rien ne repose sur rien. Ce tout petit détail semble plus vrai que tout ce que nous avions vécu jusqu'à présent et que tout ce que nous pourrions vivre un jour. Et nous voilà absorbé, aspiré, avec tout autour de nous qui se rétracte, et en nous, tout qui se densifie .


Et bientôt nous ne sommes plus, bientôt ce petit détail concentre à lui seul tout le sens de l'existence. Le regard s'allège, se confie, déverse le trop plein en cet instant qui semble concentrer l'absolu.


Bercé de cette transe hypnotique, douce langueur contemplative, genèse de la béatitude, c'est bien depuis ce lieu que le corps s'étiole, se désagrège, et c'est tout notre être qui se défait, n'y laissant saillir que les os, siège du royaume sensoriel, un peu plus prêt encore de cet instant que l'on nomme le présent, joyaux de l'être humain : la pleine conscience...



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