La chute






Printemps. Campagne. Aurore. Ramage.


Un courant d'air frais s'adresse à mon visage figé, éteint. L'embrasure de la fenêtre qui se trouve juste au dessus de mon lit se charge de déverser des électrochocs par vagues sensorielles pour réanimer mon corps à l'abandon. Les effluves d'un concentré de vie s'invitent dans la chambre et bousculent ma réalité stagnante, morne. L'essence ductile des oiseaux, des insectes et du soleil embaument la pièce. Sons et odeurs se rependent librement. Je me retire des limbes nocturnes, lentement mon corps s’agrège avant de refaire surface. Déjà mes sens anticipent l'arrivée de ce nuage lourd qui s’amène. Cumulus siégeant patiemment dans les recoins occultes de mon esprit : il m'attendait. Et c'est comme un écho qui résonne et qui se densifie en moi à mesure que je regagne mes esprits. Déjà ce sentiment de peur mêlé à l'urgence, l'envie pressante de quitter ce corps, ces pensées ; que l'on me frappe, ainsi je pourrais m'écrouler à terre, inerte, soulagée. Cet appel pour une anesthésie prolongée qui me hante au réveil, déjà.

Il faut.

Je m'efforce d'être amnésique. Je dresse mentalement un voile vierge sur tous sentiments, sur toutes émotions potentiellement contaminées. J’établis une carte mentale, j'y recueil tout ce qui scintille. Je rassemble en levier toutes ressources exploitables pour projeter ce corps de plomb hors du lit. Mais en vain. Cette lutte. Ses efforts incessant pour se maintenir en surface, jouer cette comédie pour laquelle je n'ai pas candidaté. Masquer du mieux possible ce cadavre, ce cadavre et avec lui mes organes qui se décomposent. Dissimuler. Jusqu'à la ruine, jusqu'à l’abîme. Dissimuler. Jusqu'à ne plus sentir, ne plus SE sentir. Jusqu'à l'ombre et l'aveu. Se livrer maternellement, tout entière, dans la confession. 

L'Insondable indifférence en l'égard de toute chose animé ou s'avisant à le devenir. 
L'Insondable indifférence en l'égard de l'instant et de l'advenant lui-même. 

Longtemps j'ai cru pouvoir, j'ai voulu. Longtemps j'ai déployé les forces, longtemps j'ai fais usage de toutes ressources exploitables, longtemps j'ai envisagé les alternatives, les contournements. Infructueuse course poursuite. Le fer au cœur, l'enfer au corps. La bête est là. Elle m'attends, sagement, au chaud. 



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